747. Učíme se francouzsky. L’immortalité. Extrait & Audio. B2 – C

L’immortalité. Incipit

La dame pouvait avoir soixante, soixante-cinq ans. Je la regardais de ma chaise longue, allongé face à la piscine d’un club de gymnastique au dernier étage d’un immeuble moderne d’où, par d’immenses baies vitrées, on voit Paris tout entier. J’attendais le professeur Avenarius avec qui j’ai rendez-vous de temps en temps pour discuter de choses et d’autres. Mais le professeur Avenarius n’arrivait pas et je regardais la dame; seule dans la piscine, immergée jusqu’à la taille, elle fixait le jeune maître nageur en survêtement qui, debout au-dessus d’elle, lui donnait une leçon de natation. Ecoutant ses ordres, elle prit appui sur le rebord de la piscine pour inspirer et expirer à fond. Elle le fit avec sérieux, avec zèle, et c’était comme si de la profondeur des eaux montait la voix d’une vieille locomotive à vapeur (cette voix idyllique aujourd’hui oubliée dont je ne peux donner une idée à ceux qui ne l’ont pas connue que si je la compare au souffle d’une dame âgée qui inspire et expire au bord d’une piscine). Je la regardais, fasciné. Son comique poignant me captivait (ce comique, le maître nageur le percevait aussi, car les commissures de ses lèvres me semblaient frémir à tout moment), mais quelqu’un m’adressa la parole et détourna mon attention. Peu après, quand je voulus me remettre à l’observer, la leçon était finie. Elle s’en allait en maillot le long de la piscine et quand elle eut dépassé le maître nageur de quatre à cinq mètres, elle tourna la tête vers lui, sourit, et fit un signe de la main. Mon cœur se serra. Ce sourire, ce geste, étaient d’une femme de vingt ans ! Sa main s’était envolée avec une ravissante légèreté. Comme si, par jeu, elle avait lancé à son amant un ballon multicolore. Ce sourire et ce geste étaient pleins de charme, tandis que le visage et le corps n’en avaient plus. C’était le charme d’un geste noyé dans le non -charme du corps. Mais la femme, même si elle devait savoir qu’elle n’était plus belle, l’oublia en cet instant. Par une certaine partie de nous-mêmes, nous vivons tous au-delà du temps. Peut-être ne prenons-nous conscience de notre âge qu’en certains moments exceptionnels, étant la plupart du temps des sans-âge. En tout cas, au moment où elle se retourna, sourit et fit un geste de la main au maître nageur (qui ne fut plus capable de se contenir et pouffa), de son âge elle ne savait rien. Grâce à ce geste, en l’espace d’une seconde, une essence de son charme, qui ne dépendait pas du temps, se dévoila et m’éblouit. J’étais étrangement ému. Et le mot Agnès surgit dans mon esprit. Agnès. Jamais je n’ai connu de femme portant ce nom.

(Source: Milan Kundera: L’immortalité, traduit du tchèque par Eva Bloch, Ed. Gallimard, 1990)

L’immortalité. Incipit. Audio.

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